CHAPITRE XIII

Deux semaines environ après les obsèques de Lady Patricia, oncle Matthew, les sourcils froncés et grinçant des dents avec férocité, se tenait debout, montre en main, sur le perron, depuis la fin du déjeuner. L’heure approchait de l’événement le plus considérable de l’année, celui que mon oncle chérissait par-dessus tous autres : la « récolte des chevesnes ». Le charmeur de chevesnes était convoqué pour deux heures et demie.

« Deux heures vingt-trois et quinze secondes, grommela furieusement oncle Matthew. Dans six minutes trois quarts exactement, ce damné animal sera en retard ! »

Être simplement à l’heure, c’était, aux yeux d’oncle Matthew, être en retard. Seuls, les gens en avance à leurs rendez-vous trouvaient grâce à ses yeux. Voici pourquoi il ne manquait jamais de s’agiter fébrilement une bonne demi-heure avant l’instant prévu, perdant ainsi le temps qu’il reprochait aux autres de lui faire perdre et n’y gagnant qu’une humeur de chien.

La fameuse rivière à truites qui serpentait dans la vallée, en contrebas d’Alconleigh, était l’un des biens de ce monde à quoi oncle Matthew avait voué sa plus sûre tendresse. Il se montrait d’ailleurs excellent pêcheur à la mouche et, en tout temps, son bonheur consistait à patauger, en bottes de pêche, dans sa rivière chérie et à inventer des aménagements merveilleux et nouveaux. Réalisant enfin ses rêves de petit garçon, il construisait des digues, creusait des écluses, coupait les herbes, aplanissait les rives ; il tirait les hérons, piégeait les loutres et repeuplait, chaque année, avec de jeunes truites. Mais le foisonnement des poissons d’espèce commune, comme les chevesnes, qui dévoraient les petites truites – ainsi d’ailleurs que la nourriture de ces dernières – lui causait un grand souci. Un jour, feuilletant l’Exchange and Mart, il tomba sur l’annonce suivante : « Débarrassez-vous des poissons voraces grâce au charmeur de chevesnes ».

Les petites Radlett prétendaient que leur père était totalement illettré, mais en fait, à condition d’être captivé par son sujet, il lisait parfaitement ; la meilleure preuve en demeure qu’il découvrit tout seul, sans aide aucune, l’existence du charmeur de chevesnes. Il s’assit, sur-le-champ, à son bureau et pria le charmeur de venir sans délai. La lettre lui demanda de grands efforts ; respirant lourdement, il dut, comme d’habitude, s’y reprendre à plusieurs fois et faire plusieurs brouillons avant de cacheter et de timbrer sa correspondance.

« Le type demande de joindre une enveloppe timbrée, avec l’adresse. Mais je ne vais pas en passer par ses quatre fantaisies. Libre à lui de venir ou non ; c’est son affaire. »

Le charmeur vint. Il se promena le long de la rivière et jeta, dans les eaux calmes, une semence magique qui porta des fruits magiques : bientôt, en effet, battant de la queue, mourant, à demi évanouis, suffoquant, complètement et indubitablement charmés, des centaines et des centaines de chevesnes apparurent à la surface. Toute la population mâle du village, prévenue en temps utile et armée de râteaux et de filets, se jeta sur les chevesnes expirants, en remplit plusieurs brouettes dont le contenu servit, selon les préférences, à fumer les jardins ou à confectionner des pâtés maigres.

À compter de ce jour, la « récolte des chevesnes » prit une place d’honneur dans les annales d’Alconleigh : le charmeur reparaissait régulièrement avec les perce-neige et son entreprise mystérieuse était observée par tous avec un plaisir toujours nouveau.

Nous l’attendions ce jour-là, comme chaque année, oncle Matthew en arpentant furieusement le perron, les autres, au chaud derrière les vitres, en surveillant l’avenue, et tous les hommes du village, en s’assemblant déjà le long des rives. Aucun de nous – même tante Sadie – ne voulait manquer la moindre phase de l’opération. Seul, Davey était monté dans sa chambre en disant :

« C’est un genre de choses qui ne me passionne pas ; et moins encore avec ce froid. »

Soudain, nous entendîmes un ronronnement de moteur, le crissement, des pneus sur le gravier et le son, grave et profond, d’une trompe d’auto ; oncle Matthew, après un dernier coup d’œil à sa montre, réintégrait celle-ci dans la poche de son gilet, lorsque apparut majestueusement, au tournant de l’avenue, non pas la petite Standard du charmeur, mais l’énorme Daimler noire de Hampton Park, amenant Lord et Lady Montdore.

La sensation produite fut immense. Les visiteurs étaient une espèce inconnue à Alconleigh ; et si, par hasard, quelques héros inconscients se risquaient à venir, tante Sadie disparaissait, les enfants se jetaient à plat ventre sur le sol, pour n’être pas vues, tandis qu’oncle Matthew lançait des regards furibonds affreusement embarrassants pour tout le monde et restait planté à une fenêtre, bien en vue, jusqu’à ce que le maître d’hôtel eût informé les visiteurs qu’il n’y avait personne à la maison. Les voisins, depuis longtemps, avaient tout bonnement renoncé. Quant aux Montdore, qui se considéraient comme des monarques régnant sur le comté, ils ne faisaient jamais de visites et attendaient que les notables vinssent à eux. De toute manière, l’événement était donc extrêmement singulier. Je ne connais personne au monde qui, faisant ainsi intrusion à l’heure sacrée de la « récolte des chevesnes », n’eût été mis à la porte par oncle Matthew avec la dernière brutalité et poursuivi, le cas échéant, à coups de pierres. Mais, lorsqu’il reconnut les augustes occupants de la Daimler, oncle Matthew, un instant pétrifié par l’étonnement, se précipita et ouvrit la portière avec la même vénération qu’un seigneur de l’ancien temps eût mise à tenir l’étrier à son suzerain.

« L’infernale vieille grue » – nous le notâmes aussitôt, malgré l’éloignement – montrait tous les signes d’une dépression profonde. Son visage était couperosé et gonflé, comme celui d’une personne qui vient de pleurer des heures durant ; elle ne prêta aucune attention à oncle Matthew à qui elle n’adressa ni un mot, ni même un regard pendant qu’elle tricotait violemment des pieds pour rejeter sa couverture de voyage et s’extirpait avec peine de la voiture. Une fois à terre, c’est avec la démarche chancelante d’une très vieille femme qu’elle se dirigea vers la maison. Tante Sadie, qui s’était hâtée à sa rencontre, lui passa un bras autour de la taille et l’entraîna dans le salon dont elle claqua la porte avec une autorité qui signifiait : vous, les enfants, laissez-nous tranquilles. Au même instant, Lord Montdore et oncle Matthew s’enfermaient dans le bureau. Jassy, Victoria et moi restâmes à nous dévisager avec des yeux ronds comme des hublots, incapables de dire un mot, ahuries par l’étrangeté de cet événement. Avant même que nous ayons recouvré la parole, la petite auto du Charmeur stoppa devant la maison, à la minute prévue.

« Sacré animal ! s’exclama plus tard oncle Matthew, s’il n’avait pas été tellement en retard, nous aurions eu le temps de commencer la « récolte » avant l’arrivée des Montdore. »

Le charmeur rangea sa minuscule boîte à sardines à côté de l’énorme Daimler et franchit d’un bond, avec un gracieux sourire, les marches du perron. Lors de sa première visite à Alconleigh, il s’était modestement annoncé à l’entrée de service, mais le succès de la récolte magique lui avait à ce point concilié la tendresse d’oncle Matthew qu’il était désormais autorisé à se présenter à la grande porte et dégustait toujours un verre de porto avec mon oncle avant d’entreprendre ses miraculeux accomplissements. Oncle Matthew, à n’en pas douter, lui eût offert du Tokay Impérial si la cave d’Alconleigh en avait possédé.

Jassy ouvrit la porte avant que le charmeur ait eu le temps de sonner et nous restâmes autour de lui, les bras ballants, pendant qu’il buvait son porto, en répétant :

« Plutôt froid aujourd’hui, hein ? », sans parvenir à cacher son embarras.

« Sa Seigneurie n’est pas malade, j’espère ? » dit-il, surpris sans doute de n’avoir pas, comme d’habitude, aperçu mon oncle en train de trépigner sur le perron, de cet air furieux qui se muait soudain en affectueuses démonstrations de bienvenue, tandis qu’il tapait sur le dos du charmeur et lui versait un grand verre de porto.

« Non. Oh ! non. Il est occupé, mais il sera sûrement là dans un instant.

— Guère dans les habitudes de Sa Seigneurie d’être en retard, pas vrai ? »

À cet instant, oncle Matthew nous fit parvenir un message, qui nous enjoignait de descendre à la rivière et de commencer la récolte. Il nous semblait extravagant d’ouvrir la fête sans lui, mais, bien entendu, la récolte devait être achevée avant le coucher du soleil. Nous nous glissâmes donc hors de la maison, pour nous entasser dans la petite Standard du charmeur et filer dans le vent du nord glacial qui soufflait sur la vallée.

Pendant que le charmeur semait à grands gestes la semence magique, nous restâmes au chaud dans son auto et échangeâmes nos impressions sur l’imprévisible et extraordinaire visite qui était en cours. Nous mourrions, littéralement, de curiosité.

« Le gouvernement a dû tomber, dit Jassy.

— Il n’y aurait pas là de quoi faire pleurer Lady Montdore.

— Comment ! Mais qui se chargera désormais de ses petites commissions ?

— De toute façon, il y aura bientôt un nouveau gouvernement, conservateur peut-être cette fois-ci, pour faire ses corvées. Elle y gagnera encore.

— Et si Polly était morte ?

— Mais non ! Ils pleureraient à chaudes larmes sur son ravissant cadavre, au lieu de sillonner les routes en auto et de faire des visites.

— Peut-être qu’ils ont perdu tout leur argent et qu’ils viennent habiter avec nous ? » dit Victoria.

Cette perspective – très plausible – jeta un froid. À cette époque, où la richesse était si largement répandue et la fortune si solidement assise, les gens vivaient dans la terreur de la ruine imminente ; les petites Radlett, par exemple, mouraient de peur à l’idée de finir leurs jours à l’hôpital, et oncle Matthew, encore que très à l’aise avec un revenu de dix mille livres, traversait, tous les deux à trois ans, des crises financières qui le bouleversaient et le laissaient convaincu qu’il en serait bientôt réduit à la charité publique.

Le charmeur ayant terminé son travail, nous sortîmes de la voiture avec nos épuisettes. C’était un instant passionnant : assemblés sur les rives, les paysans jetaient sur l’eau des regards avides, et, bientôt, les pauvres poissons commencèrent à se tortiller à la surface. Je réussis à en attraper deux, énormes, puis un troisième, de plus petite taille, et je m’apprêtais à en débarrasser mon filet quand une voix bien connue, tremblante de colère, s’écria derrière moi :

« Rejette-le dans l’eau immédiatement, sacrée petite idiote ! Tu ne vois donc pas que c’est une brème ? Oh ! Seigneur, que ces femmes sont stupides ! Et fais voir cette épuisette. Mais c’est la mienne ! Je l’ai cherchée partout ! »

J’abandonnai la partie, non sans soulagement. Dix minutes de barbotage, par ce vent glacial, m’avaient amplement suffi.

« Regarde ! Regarde ! cria Jassy. Ils s’en vont ! »

Et, en effet, la Daimler traversait le pont, Lord Montdore assis très droit sur le siège arrière et s’inclinant légèrement d’un côté et de l’autre, comme font les chefs d’État en sortie officielle. La grosse auto doubla une camionnette de boucher et Lord Montdore, se penchant en avant, adressa au boucher son plus gracieux sourire, pour le remercier d’avoir dégagé la route. Enfoncée dans son coin, Lady Montdore était presque invisible. Ils disparurent au tournant.

« Allez, Fanny ! dirent mes petites cousines en jetant à terre leurs engins de pêche, vite ! À la maison ! Il fait trop froid ici ! » crièrent-elles en direction de leur père.

Mais ce dernier ne répondit pas, tout occupé qu’il était à enfourner dans sa poche-revolver un énorme chevesne à l’agonie.

« Et maintenant, dit Jassy, tandis que nous remontions la colline à toutes jambes, toutes chez Sadie et tirons-lui les vers du nez ! »

À vrai dire, ce ne fut pas nécessaire : tante Sadie eût été bien incapable de se taire. Elle se montrait, avec ses dernières filles, plus naturelle et plus humaine qu’elle ne le fut jamais avec les aînées. Son ancienne attitude, tantôt distraite et impressionnante, tantôt redoutablement sévère, qui, en composition avec les colères d’oncle Matthew, avait toujours terrifié Louisa, Linda et les garçons et les avait poussés à se réfugier dans le placard des Initiés pour y trouver un semblant de liberté : son attitude s’était bien transformée à l’égard de Jassy et de Victoria. Certes, tante Sadie vivait toujours dans les nuages, mais sa sévérité avait disparu et ses filles trouvaient en elle une amie plus qu’une mère. Elle traitait d’ailleurs ses enfants comme s’ils avaient été tous du même âge et les plus jeunes bénéficiaient de la liberté d’expression dont elle usait désormais envers Louisa et Linda depuis leur mariage.

Nous la trouvâmes dans le hall, avec Davey. Elle était rose d’émotion ; quant à Davey, il semblait aussi excité que s’il eût, la minute d’avant, découvert en lui les symptômes d’une nouvelle et terrible maladie.

« Eh bien ? demandèrent les enfants, le visage ravagé de curiosité, racontez, voyons !

— Tu ne devinerais jamais, dit tante Sadie en se tournant vers moi. Polly Hampton a annoncé à sa malheureuse mère qu’elle allait épouser Boy Dougdale. Son oncle, pense donc ! Avez-vous jamais entendu parler d’une chose pareille ? Et la pauvre Patricia, à peine refroidie dans sa tombe !

— Oh ! dit Jassy à la dérobée, bien fraîche déjà, par cette température…

— Ignoble individu ! s’écria tante Sadie qui, c’était clair, partageait à cent pour cent l’indignation de Lady Montdore, vous voyez maintenant, Davey, combien Matthew avait raison de le juger sévèrement !

— Pauvre Boy ! dit Davey avec embarras. Il n’est pas si méchant que vous croyez.

— Après ce coup-là, je ne comprends pas comment vous avez le front de le soutenir encore !

— Mais, Sadie, dit Victoria, comment peut-elle l’épouser, puisqu’il est son oncle ?

— C’est bien mon avis. Mais il semble qu’un oncle par alliance on puisse l’épouser. Auriez-vous jamais imaginé qu’une chose aussi dégoûtante fût autorisée ?

— Ça vous plairait, à vous, Dave ? demanda Jassy.

— Ah ! non, merci bien. Épouser un démon comme toi ? À aucun prix.

— Quelle législation ! dit tante Sadie. J’ignore de quand elle date. Mais, en tout cas, des lois pareilles, c’est la fin de la vie de famille !

— C’en est le commencement, pour Polly !

— Qui a annoncé la chose à Lady Montdore ? » demandai-je.

J’en perdais le souffle. Ce dénouement stupéfiant éclairait pour moi tout le passé. Comment avais-je été assez stupide pour ne pas le prévoir ?

« C’est Polly qui a informé sa mère, dit tante Sadie. Voici comment les choses se sont passées. Boy, qui avait attrapé un refroidissement aux funérailles de Patricia, était condamné à la chambre et ne mettait plus les pieds à Hampton. Sonia avait, elle aussi, attrapé un rhume – elle l’a encore – et ne bougeait pas de chez elle. Mais ils se téléphonaient chaque jour, comme ils ont l’habitude de le faire. Donc, hier, se sentant mieux, Boy se rendit à Hampton pour parler à Sonia des lettres de condoléances qu’il avait reçues des Infantes, etc. Ils eurent une passionnante conversation à ce sujet, puis discutèrent sur le choix d’une inscription à graver sur la tombe de la pauvre Patricia. Ils tombèrent d’accord sur celle-ci : « Tu vieilliras moins que nous, qui continuons à vivre… »

— Stupide, dit Jassy. Elle était déjà vieille comme la lune.

— Vieille ? protesta Davey. À peine quelques années de plus que moi !

— C’est bien ce que je disais ! répondit Jassy.

— Assez, mademoiselle ! coupa tante Sadie. Sonia a ajouté qu’il lui avait semblé terriblement triste et déprimé, évoquant la mémoire de Patricia, le souvenir ému qu’il gardait d’elle et l’épouvantable vide causé par sa soudaine disparition. Bref, tout ce qu’on peut ressentir après vingt-trois ans, ou à peu près, de vie commune. Le misérable vieil hypocrite ! Donc, il était convenu qu’il restait dîner à Hampton et qu’il n’irait pas se changer, à cause de son rhume. Lorsque Sonia redescendit de sa chambre, où elle était allée passer une robe du soir, elle trouva Polly, en tailleur d’après-midi, assise sur la fourrure blanche, devant la cheminée. Elle lui dit : « Que fais-tu là, Polly ? Il est tard. Va te changer. est Boy ? » Alors Polly se leva, s’étira et répondit : « Il est rentré chez lui. Et j’ai quelque chose à vous annoncer : Boy et moi allons nous marier. » Naturellement, Sonia crut d’abord à une plaisanterie ; mais ce n’est guère le genre de Polly et elle vit d’ailleurs que sa fille était parfaitement sérieuse. Alors, elle entra dans une telle colère qu’elle faillit en devenir folle – je la comprends si bien ! – et se rua sur Polly pour la battre, mais Polly la repoussa violemment et Sonia tomba assise dans un fauteuil, tandis que sa fille allait s’enfermer dans sa chambre. La pauvre Sonia a dû faire une vraie crise d’hystérie ; elle finit par sonner sa femme de chambre qui l’aida à monter et à se mettre au lit. Quant à Polly, après s’être habillée comme de coutume, elle descendit et passa la soirée avec son père, sans souffler le moindre mot de l’aventure et en expliquant que Sonia, souffrant d’un mal de tête, avait préféré s’abstenir de dîner. C’est ce matin seulement que Lord Montdore a tout appris de la bouche de sa femme ; il paraît que ce fut terrible : il aime tant Polly. Puis Sonia essaya de joindre Boy au téléphone, mais l’ignoble froussard était parti – ou prétendait l’être – sans laisser d’adresse. Avez-vous jamais entendu une histoire pareille !

Je restai muette. Davey déclara :

— Pour ma part, raisonnant en tant qu’oncle, je trouve que le plus à plaindre est le malheureux Boy.

— Mais enfin, quelle folie, Davey ! Représentez-vous le chagrin des Montdore – ce matin, alors qu’ils essayaient de la faire revenir sur sa décision, Polly leur a répondu qu’elle aimait Boy avant même de partir pour les Indes, qu’elle l’adorait déjà lorsqu’elle n’avait que quatorze ans.

— C’est bien possible. Mais êtes-vous sûre qu’il désirait un tel amour ? Je pense, pour ma part, qu’il n’avait jamais soupçonné le danger qu’il courait.

— Allons, Davey, réfléchissez ! Les petites filles de quatorze ans ne tombent pas amoureuses sans y avoir été encouragées.

— Oh, si ! Pour leur malheur, dit Jassy. Regardez Mr. Fosdyke et moi. Il ne m’a jamais dit un mot, jamais jeté le moindre regard, et pourtant il est la lumière de ma vie. »

Mr. Fosdyke était le maître d’équipage local.

Je demandai si Lady Montdore avait eu vent de cette aventure – sachant parfaitement, au fond de moi-même, qu’il n’en était rien, car la mère de Polly n’était pas femme à cacher ses sentiments et, eût-elle pressenti quelque chose, ni Boy ni Polly n’auraient connu le moindre répit.

« Elle était à cent lieues d’imaginer quoi que ce fût, répondit tante Sadie. Un vrai coup de tonnerre dans un ciel bleu. Pauvre Sonia, elle a bien des défauts, mais elle ne méritait pas une telle disgrâce. Elle m’a dit que, pendant leurs séjours à Londres, Boy se montrait toujours empressé à sortir Polly pour la mener à l’Académie royale et ailleurs ; Sonia en était ravie, car Polly avait peu d’amies, et de distractions moins encore. C’est une fille difficile à contenter, vous savez ; je l’aime beaucoup, je l’ai toujours aimée, mais je n’aurais pas voulu être à la place de sa mère, qui a dû en voir de dures avec elle. Pauvre, pauvre Sonia, je crois que… vous, les enfants, vous sentez le poisson à plein nez ; allez vous laver les mains avant le thé.

— Ça, c’est le comble, protesta Victoria. Le plus intéressant, vous allez le dire quand nous serons parties. Et Fanny ? Elle aussi sent le poisson !

— Fanny est une grande personne. Elle se lavera les mains quand elle jugera bon de le faire. Allez vite ! Et pas de discussion. »

Ses filles parties, tante Sadie, se tournant vers Davey et moi, ajouta, d’une voix que l’horreur déformait :

« Figurez-vous que Sonia, qui ne se possédait plus – et je ne saurais l’en blâmer ! – est allée jusqu’à me laisser entendre que Boy fut autrefois son amant !

— Bien chère Sadie, répliqua Davey en riant, vous êtes l’innocence personnifiée ! Cette liaison est célèbre au point que tout le monde – sauf vous – en connaît à peu près chaque détail depuis des années. J’en arrive à donner raison à vos enfants : vous vivez vraiment en marge de la vie !

— Eh bien ! j’en rends grâces au Ciel ! Quelles sinistres horreurs ! Croyez-vous que Patricia ait été au courant ?

— Mais bien sûr ! Et elle en était ravie. Avant son aventure avec Sonia, Boy avait coutume de faire chaperonner par Patricia les petites débutantes pour lesquelles il se sentait un faible : et ces pauvres petites cruches allaient ensuite pleurer sur l’épaule de Patricia et la supplier de divorcer – ce dont Boy n’eût voulu à aucun prix, bien entendu. Pauvre Patricia ! Elle en a vu de toutes les couleurs avec son Boy.

— Je me souviens, en effet, d’une fille de cuisine…

— Oui. Ce n’était qu’une aventure entre cent autres qui se succédèrent jusqu’au jour où Sonia mit l’embargo sur lui. Mais elle sut le tenir, et la vie de Patricia en devint soudain infiniment plus agréable et plus facile. Mais alors ce fut sa maladie de foie qui ne lui laissa plus un instant de repos.

— Malgré tout, dis-je, il continuait à s’intéresser aux petites filles. Rappelez-vous les histoires de Linda…

— Tu crois vraiment ? dit tante Sadie. Je me suis souvent demandé… Oh ! l’affreux homme ! Comment osez-vous prendre son parti, Davey ? Et comment osez-vous prétendre qu’il ignorait l’amour que lui avait voué Polly ? Ce qu’il a fait à Linda, il n’a pas manqué de le faire à Polly, soyez-en sûr !

— Mais Linda ne l’aime pas, que je sache ! On ne peut tout de même pas reprocher à un homme qui caresse les cheveux d’une petite fille de quatorze ans de n’avoir pas deviné que celle-ci, quand elle en aura vingt, lui demandera de l’épouser ! C’est une vraie catastrophe pour un homme, je vous assure.

— Vous êtes désespérant, Davey ! Mais vous voulez me taquiner, je le sais bien. Sinon, je ne vous pardonnerais pas.

— Pauvre Sonia ! reprit Davey. Je la plains de tout cœur. Perdre, d’un seul coup, sa fille et son amant, c’est dur. Le cas est fréquent, mais n’en reste pas moins cruel.

— C’est sur sa fille qu’elle pleure, dit tante Sadie. De Boy, elle m’a tout juste dit deux mots, incidemment. Mais Polly, si parfaitement belle, gâcher ainsi sa vie ! Sonia en gémissait de désespoir. J’avoue que j’en ferais autant s’il arrivait à l’une de mes enfants… – cet odieux vieux garçon, qu’elles ont connu toute leur vie ! Et encore est-ce pire pour Sonia qui n’a que cette fille.

— Et combien adorée ! La prunelle de leurs yeux, en vérité. Plus je vais, dans la vie, plus je suis reconnaissant au Ciel de ne m’avoir pas donné d’enfant.

— De deux à six ans, les enfants sont merveilleux, dit tante Sadie, avec une tristesse dont je fus frappée. Mais je dois avouer que ces drôles de petits êtres causent ensuite bien du tracas… Une autre flèche dans le cœur de Sonia, c’est l’ignorance où elle est de ce qui a bien pu, pendant toutes ces années, se passer entre Polly et Boy. Elle n’a pas – m’a-t-elle avoué – fermé l’œil, la nuit passée, en songeant au nombre de fois où Polly était, soi-disant, allée chez son coiffeur, alors qu’il apparaissait, à l’évidence, qu’elle n’en avait rien fait… Vous voyez ce que je veux dire ? Ces soupçons la rendent folle.

— Elle a tort, dis-je fermement. Je suis absolument sûre qu’il n’est rien arrivé. De tout ce qu’a pu me confier Polly et dont je me souviens, je garde la conviction que son amour pour le Satyre lui a toujours paru sans espoir. Polly est foncièrement sage, vous savez, et, de plus, elle aimait beaucoup Lady Patricia.

— Je pense que tu as raison, Fanny. Sonia elle-même m’a avoué que, lorsqu’elle descendit pour le dîner et trouva sa fille à demi étendue sur la peau d’ours devant la cheminée, elle pensa aussitôt : « Polly vient de faire une sottise. » Sonia ne l’avait jamais vue ainsi : le sang au visage, les yeux immenses et une mèche de cheveux lui pendant en désordre sur le front. Elle fut stupéfaite par son attitude et son air ; et c’est alors que Polly lui dit… »

Je me représentais parfaitement la scène. Polly assise sur la fourrure de l’ours, dans une pose qui n’était qu’à elle, puis se relevant lentement et s’étirant avant de planter ses banderilles, à sa manière gracieuse et nonchalante, ouvrant ainsi un combat qui durerait jusqu’à la mort.

« J’imagine, dis-je, que Boy a dû se montrer trop attentif et tendre lorsque Polly était petite et qu’elle est tombée amoureuse de lui sans qu’il en soupçonne rien. Je ne connais pas de fille plus secrète et réservée que Polly ; je suis convaincue qu’il n’y a rien eu entre eux jusqu’à l’autre soir.

— Tout cela est abominable, dit tante Sadie.

— En tout cas, dit Davey, Boy ne devait pas s’attendre à être embarqué séance tenante ; s’il avait senti venir l’orage, il n’aurait pas eu cette conversation avec Lady Montdore sur la lettre de l’infante, le tombeau et le reste. Je pense, moi aussi, que Fanny voit juste.

Hors d’haleine, les petites Radlett firent irruption :

— Vous vous êtes raconté des choses ! C’est injuste ! Et les mains de Fanny sentent toujours le poisson !

— Je me demande, dis-je, ce qu’oncle Matthew et Lord Montdore ont pu se dire dans le bureau. »

Je n’arrivais pas à imaginer que ces deux hommes, tels que je les connaissais, eussent jamais pu s’entretenir d’une aventure semblable.

« Ils ont parlé de choses et d’autres, dit tante Sadie. C’est moi qui ai tout raconté à Matthew après le départ des Montdore ; il a piqué une colère épouvantable. Mais je ne vous ai pas dévoilé encore le véritable but de la visite de Sonia : elle envoie Polly passer une semaine ou deux à Alconleigh.

— Non ! nous écriâmes-nous en chœur.

— Formidable, dit Jassy. Et pourquoi ?

— C’est Polly qui s’est mis en tête de venir ici. Sonia, d’ailleurs, ne veut plus la voir pour le moment, et je la comprends. J’avoue que j’ai hésité d’abord à accepter ; mais j’aime beaucoup cette fille, je lui suis très attachée et, si elle restait à Hampton, on pourrait craindre que l’humeur de sa mère ne la poussât à faire une fugue un jour prochain, tandis que si elle vient ici nous tâcherons de la détourner de cet horrible mariage – quand je dis « nous », il ne s’agit pas de vous, mes enfants. Essayez, s’il vous plaît, de montrer du tact, une fois dans votre vie.

— J’essaierai, dit Jassy. Mais, c’est la pauvre petite Vic qu’il faut sermonner ; elle n’a aucun « tac », c’est trop évident, et vous avez eu tort, à mon avis, d’avoir raconté tout cela devant elle… Oh ! oh ! Au secours ! Au secours, Sadie, elle m’étrangle !

— Ce que j’ai dit est valable pour vous deux, déclara tante Sadie avec un calme souverain, sans se troubler le moins du monde du pugilat qui se déroulait sous ses yeux. Pendant le dîner, parlez de la récolte des chevesnes. Ce sera un sujet de tout repos.

— Quoi ? s’écrièrent ensemble Jassy et Victoria en cessant soudain la lutte. Elle ne vient pas aujourd’hui ?

— Si. Après le thé.

— Oh ! que c’est passionnant ! Et croyez-vous que le Satyre se cachera dans un sac de charbon pour entrer dans la maison et retrouver sa bien-aimée ?

— Ils ne se rencontreront pas sous mon toit, dit fermement tante Sadie. Je l’ai promis à Sonia, étant bien entendu que je ne suis pas responsable des allées et venues de Polly. Je m’en rapporte à son sens des bonnes manières pour se conduire ici comme il convient. »

L'amour dans un climat froid
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